Publié au Journal officiel le 8 mai 2026, le décret n°2026-345 du 7 mai 2026 était attendu depuis des mois. Michel, 61 ans, témoignait encore début mai dans Ouest-France : « La suspension devrait me permettre de partir le 1er octobre 2026. Mais tant que le décret n’est pas publié, ça reste au 1er janvier 2027. » Il peut désormais planifier. Comprendre ce que ce texte change vraiment et pour qui, demande de dépasser le titre.
La suspension de la réforme des retraites de 2023 a été inscrite dans la loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS) promulguée le 30 décembre 2025. Elle entre en vigueur le 1er septembre 2026. Le décret de mai précise les conditions concrètes : âges de départ anticipé, nombre de trimestres requis, générations concernées. L’Assurance retraite estime que 2,2 millions de personnes en bénéficieront, dont 1,2 million qui anticiperaient leur départ d’environ trois mois en moyenne.
Qu’est-ce que la suspension change sur l’âge légal ?
La réforme de 2023 avait repoussé l’âge légal de départ à 64 ans pour les générations nées à partir de 1968. La suspension décale ce seuil. Désormais, le 64 ans ne s’applique qu’aux personnes nées à partir de 1969. Pour les générations 1964 à 1968, l’âge légal varie entre 62 ans et 9 mois et 63 ans et 9 mois selon l’année de naissance.
Ce point est souvent mal compris. La suspension ne ramène pas à 62 ans pour tout le monde. Elle recule le curseur génération par génération, avec des paliers intermédiaires. Un assuré né en 1966 ne pourra pas partir à taux plein avant 63 ans et 3 mois sans carrière longue, contre 64 ans prévu par la réforme initiale. Ce trimestre gagné est réel mais ne change pas l’architecture globale du système.
Les personnes nées en 1964 gagnent un trimestre sur l’âge légal de droit commun : de 63 ans et 3 mois à 63 ans. Celles nées entre janvier et mars 1965 passent de 63 ans et 6 mois à 63 ans et 3 mois, soit un gain identique. En pratique, c’est le nombre de trimestres requis qui joue davantage que l’âge minimal pour les générations déjà proches du seuil.
Les carrières longues : paliers et conditions avant et après le décret
Le dispositif carrières longues permet de partir avant l’âge légal si l’on a commencé à travailler tôt. Quatre paliers existent : démarrage avant 16 ans, avant 18 ans, avant 20 ans ou avant 21 ans. Le décret de mai 2026 adapte les âges minimaux de départ et les durées de cotisation requises pour chacun.
Pour le palier le plus courant, soit une carrière démarrée avant 20 ans, les nouvelles règles entrent en vigueur le 1er septembre 2026. Pour les générations 1966 à 1970, c’est ce seul palier qui est concerné. Les paliers 16 ans, 18 ans et 21 ans voient leurs âges de départ maintenus à des niveaux proches de la législation antérieure pour la plupart des générations nées avant 1966.
| Année de naissance | Trimestres requis (réforme 2023) | Trimestres requis (après suspension) | Gain |
|---|---|---|---|
| 1963 | 170 | 170 | 0 |
| 1964 | 171 | 170 | 1 trimestre |
| 1965 (janvier-mars) | 172 | 170 | 2 trimestres |
| 1965 (avril-décembre) | 172 | 171 | 1 trimestre |
| 1966 et suivantes | 172 | 172 | 0 (sauf palier 20 ans) |
Génération 1965 : un cas particulier à déchiffrer
171 trimestres requis, deux décrets successifs et une naissance en juillet 1965 : la situation peut sembler simple sur le papier. Elle l’est moins dans le détail. Pour une carrière démarrée avant 20 ans, la suspension ne modifie pas l’âge minimal d’ouverture des droits pour cette génération, il reste à 60 ans et 9 mois. Ce qui change, pour ceux qui ne cochent pas encore les 172 trimestres requis, c’est que passé le 1er septembre 2026, seuls 171 trimestres seront exigés, soit un gain de trois mois sur la date de départ effective.
Les nés entre janvier et mars 1965 bénéficient d’un allègement plus fort : 170 trimestres au lieu de 172. Deux trimestres de moins à cotiser, soit environ six mois gagnés sur la durée totale de carrière nécessaire. C’est un gain tangible pour ceux qui étaient à quelques mois de la condition d’éligibilité.
Le mécanisme révèle quelque chose de moins visible dans les communications officielles : pour les générations déjà au-delà de l’âge minimal, l’enjeu se déplace entièrement sur la durée de cotisation, pas sur l’âge. C’est le trimestre de cotisation qui détermine la date de départ, pas la carte d’identité.
Générations 1966-1970 : quelles modifications concrètes ?
Pour ces générations, l’impact du décret est plus étroit. La suspension n’introduit de modification que sur le palier « avant 20 ans ». Les autres paliers, avant 16 ans, 18 ans et 21 ans, restent inchangés par rapport à ce que la réforme de 2023 avait prévu.
Un assuré né en 1968 et ayant commencé à travailler à 19 ans peut donc espérer partir à 61 ans et 3 mois, contre 61 ans et 6 mois sous la réforme initiale. Mais il doit réunir 172 trimestres, durée inchangée pour ces générations. Le gain d’un trimestre sur l’âge minimal de départ est réel mais conditionnel : il faut être éligible au palier 20 ans, avoir cotisé les 4 ou 5 trimestres requis avant les 20 ans et réunir la durée totale exigée.
Comment savoir si vous êtes concerné ?
Pour bénéficier du dispositif carrières longues, trois conditions doivent être réunies simultanément :
- Avoir débuté une activité professionnelle avant 16, 18, 20 ou 21 ans, avec au minimum 4 trimestres cotisés avant la fin de l’année de vos 20 ans (5 trimestres si vous n’êtes pas né au 4e trimestre).
- Justifier du nombre de trimestres totaux requis, variable selon l’année de naissance (170, 171 ou 172 selon le tableau ci-dessus).
- Partir après le 1er septembre 2026 pour bénéficier des nouvelles conditions issues de la suspension.
Les conditions sont vérifiables directement sur le compte personnel retraite (info-retraite.fr), où l’outil de simulation intègre désormais les nouvelles règles issues du décret du 7 mai. Les caisses de retraite ont jusqu’au 1er septembre pour adapter leurs systèmes d’information : la CNAV pour le régime général, la MSA pour les agriculteurs et la CNAVPL pour les professions libérales.
Surtout, un point souvent absent des guides : le dépôt de dossier doit être anticipé de 4 à 6 mois avant la date de départ souhaitée. Pour un départ au 1er septembre 2026, la fenêtre de dépôt est donc en grande partie déjà fermée. Le créneau réaliste pour les premiers départs effectifs dans le nouveau régime s’ouvre plutôt autour d’octobre-décembre 2026.
Ce que la suspension ne change pas
La durée de suspension est fixée jusqu’en 2028. La loi Touraine de 2014, qui avait progressivement porté la durée de cotisation à 172 trimestres, reste intacte pour la majorité des générations nées à partir de 1966. La suspension porte sur le calendrier d’application de la réforme de 2023, pas sur les règles de base du système.
Le million de personnes qui ne partiraient pas plus tôt mais percevraient une pension légèrement supérieure le doit à d’autres mécanismes : une proratisation revue, une décote réduite ou, dans certains cas, une surcote augmentée. Ces effets sont souvent inférieurs à 50 euros par mois selon les estimations de l’Assurance retraite mais ils concernent une population large.
Avant l’échéance de 2028, le gouvernement devra statuer sur la suite. En attendant, connectez-vous à votre compte retraite sur info-retraite.fr et vérifiez votre relevé de trimestres : c’est là que se joue la date réelle de votre départ.